Vous avez sans doute suivi l’actualité récente : la littérature chinoise est à l’honneur avec le dernier Prix Nobel de la Littérature attribué à Mo Yan. Partons aujourd’hui à la découverte d’un de ses collègues contemporains qui mériterait tout autant cette distinction : Yu Hua.

Les grandes lignes

Yu Hua est né en 1960
à Hangzhou, dans la région de Shanghai. Après avoir été dentiste pendant cinq années, 
il décide de se consacrer à la littérature en 1983. Peu de temps après, son court roman 1986, relatant les conséquences psychologiques de la Révolution Culturelle, est un succès tout comme son roman suivant, le Vendeur de sang, œuvre également politique. Vivre! marque 
le début d’une reconnaissance internationale, avec l’adaptation au cinéma de Zhang Yimou, nominée à Cannes en 1994.

Après un long silence, Yu Hua publie les deux opus de Brothers en 2005 et 2006, qui dépassent 
le million d’exemplaires vendus. Il publie enfin La Chine en dix mots en 2010.

Yu Hua est sans doute l’un des écrivains chinois le plus célèbre dans son pays et dans le monde. Ses œuvres sont traduites en une dizaine de langues.

Les premières années

Sur son premier métier et ses années de dentiste, Yu Hua est critique : « les cinq années les plus ennuyeuses de ma vie, l’intérieur des bouches, c’est vraiment ce qu’il y a de plus moche au monde ». N’étant pas satisfait de ce métier, il commence à écrire. Il cherche son style pendant quelques années avec la rédaction de nouvelles, tout d’abord, dont Un amour classique. Les enquêtes policières de Un monde évanoui sont une autre étape dans sa recherche littéraire.

Enfin 1986 nous plonge dans la Révolution Culturelle, thème qui sera très cher à l’auteur… La Révolution Culturelle est le mouvement lancé par Mao en 1966 en Chine pour révolutionner le pays en détruisant tout ce qui était en lien avec le passé. Le volet « culturel » de cette révolution tient à éradiquer les valeurs traditionnelles. Ce mouvement a permis une purge des hauts cadres du Parti Communiste mais également des intellectuels et des élites du pays. La Révolution Culturelle a causé la mort de centaines de milliers de personnes. Dans le cas de Yu Hua, cet épisode historique a marqué la vie de ses parents : son père était docteur. « Ce n’était pas la meilleure catégorie, explique-t-il dans une interview. On l’a envoyé dans la campagne, se faire réformer par le travail. Là-bas, il a ouvert un hôpital pour les paysans. » Quand la Révolution Culturelle atteint son paroxysme de violence et que les injustices se multiplient, son père « a eu de la chance. Les paysans l’ont aidé à se cacher. »

Une question est au centre du roman 1986 : comment se reconstruire après les drames de la Révolution Culturelle ? Le roman est une succession de contrastes saisissants entre la folie des uns et la volonté des autres à vivre dans la légèreté de l’instant et du bonheur retrouvé. Mais les techniques modernistes utilisées dans ses premières œuvres peuvent lasser le lecteur.

Cris dans la bruine est un roman de transition avec les œuvres néo-réalistes qui vont suivre. Ce livre est une réussite : le narrateur, dans une construction maîtrisée, nous détaille tous les conflits avec frères et père ou entre parents du fait des frasques paternelles, entre le village et une petite ville…

Les livres néo-réalistes et le succès

Vivre ! publié en 1992 est un grand succès. Plus de 500.000 exemplaires sont vendus en Chine. Ce livre inspire le film de Zhang Yimou qui remporte le Grand Prix du festival de Cannes en 1994. Pendant plusieurs décennies d’une époque troublée, le lecteur suit la narration continue du héros Fugui, sa passion pour le jeu, son caractère vindicatif et sa fierté souvent mal placée… Mais le héros devient meilleur et est finalement sauvé par son amour familial…

Dans Le vendeur de sang, c’est à nouveau un destin marqué par l’histoire de la Chine contemporaine que nous suivons. Grâce au procédé de la vente de sang, lucratif mais dangereux, Xu Sanguan arrive à sortir sa femme et ses enfants de situations critiques. Aucun tourment ne leur est pourtant épargné : famines, répudiations publiques ou au sein même des familles, exil forcé ponctuent la trentaine d’années que le lecteur passe en leur compagnie. Là encore, c’est un roman politique et sans concession que nous livre Yu Hua.

Brothers, publié en Chine en deux tomes en 2005 et 2006, a connu un succès plus considérable encore : un million d’exemplaires vendus ! On suit ici la vie de deux frères nés dans les années 1950, jusqu’aux années 2000. Une fois de plus, les portraits, descriptions, et récits sont justes et criants de vérité. Dans un ton pourtant réaliste, Yu Hua réussit à passer de l’humour à la tristesse, et du lyrisme à la description d’horreurs sans nom, d’une page à l’autre, voire même d’un paragraphe à l’autre… Pour Brothers, Yu Hua s’est particulièrement nourri de son histoire familiale et de ce dont il est lui-même témoin : « Je suis parti de la réflexion quotidienne de ce que j’ai vécu et de ce que je vis (…), c’est la Chine, son histoire de la période maoïste à celle d’aujourd’hui, qui nourrit mon parcours de créateur. »

La postface de l’auteur explique l’essence de cet édifiant roman : « Brothers est né de la rencontre de deux époques. La première partie de l’histoire se déroule pendant la Révolution Culturelle : une époque de fanatisme, de répression morale et de tragédies, analogue au Moyen-Âge européen. La seconde partie se passe à l’heure actuelle : une époque de subversion de la morale, de légèreté et de permissivité, l’ère de tous les possibles, plus encore que dans l’Europe d’aujourd’hui.
 Seul un Occidental qui aurait vécu quatre cents ans aurait pu vivre deux époques aussi dissemblables, quand il n’aura fallu aux Chinois que quarante ans pour les connaître toutes les deux. »

Regard sans concession sur la Chine

La Chine en dix mots, dernier opus de Yu Hua, nous éclaire sur soixante ans d’évolution de la société chinoise à travers dix mots-clés : peuple, leader, lecture, écriture, Lu Xun, disparités, révolution, gens de peu, faux et embrouille. Ces mots sont « comme dix paires d’yeux… permettant de scruter la Chine actuelle sous dix angles différents ».

Ce livre trop critique par certains aspects n’est pas publié en Chine, contrairement au reste de son œuvre…

Le regard de Yu Hua sur l’avenir de la Chine est, lui aussi, critique : « La Chine est en pleine mutation. J’ai été très optimiste dans les années 1990 puis, après 2008, je me suis inquiété en voyant émerger des problèmes très graves comme la croissance des inégalités sociales. (…) La Chine peut progresser dans la voie de la démocratie : elle a devant elle un immense chantier social, judiciaire et politique. Mais elle pourrait connaître aussi un bond en arrière. La vie est chère, beaucoup de gens sont pauvres et portent un espoir dans un retour à un système maoïste. À l’époque de Mao, tous les Chinois étaient pauvres mais l’égalité existait entre les gens. Au moins le croyaient-ils. »

Un auteur à découvrir absolument pour qui veut comprendre la Chine d’aujourd’hui !

Pour voyager plus loin :


Par Aurélie, le mardi 20 novembre 2012

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