Plus de deux années déjà que j’ai quitté ma vie shanghaienne… Pas un jour ne passe sans qu’un souvenir de ma vie chinoise ne ressurgisse en ma mémoire. La Chine est tant à la mode de nos jours. Souvent à la une dans nos médias nationaux. Souvent des retours d’expériences de voyageurs ayant découvert il y a peu ce nouveau pays, vus ou entendus ici ou là.

Aujourd’hui, j’essaie de rassembler mes souvenirs un peu lointains et pourtant si présents dans mon quotidien : que reste-t-il d’une expatriation de deux années en Chine ? Que retient-on après avoir voyagé régulièrement dans l’Empire du Milieu pendant six années ?

Du vocabulaire et des expressions en chinois. Qui déjà sont moins spontanés, notre cerveau n’est pas aussi fiable qu’on aimerait, on arrête l’exercice du mandarin quelques mois et hop, la langue déraille. Des odeurs, des saveurs, un palais à jamais modifié : un goût prononcé pour le thé, pour les épices et le piment.

Et surtout des visages, des prénoms, des rencontres.

Si je ne devais retenir qu’un visage, qu’un prénom, qu’une rencontre, ce serait sans aucun doute un visage marqué par la vie mais toujours souriant, celui de Wang Qing, qui fut un temps ma femme de ménage et aussi je crois une amie.

Je me souviens de ses sourires, quand elle arrivait le matin pour nettoyer mon appartement, alors qu’elle venait de loin, en vélo, qu’il pleuve, qu’il fasse extrêmement froid et humide ou qu’il vente. Je me souviens du soin qu’elle prenait pour déplacer les objets, tout en les regardant avec douceur. Je me souviens de toute l’aide supplémentaire qu’elle me proposait à chaque fois, et que je refusais tout de même sachant qu’elle refuserait un yuan de plus. Je me souviens de ses yeux qui brillaient quand elle acceptait timidement les petits cadeaux que je pouvais lui faire, modestes habits ou petits bijoux pour sa fille.

Et je me souviens surtout d’une conversation un matin d’été. J’avais décidé d’effectuer une série d’interviews pour mon blog, afin de mieux comprendre les Chinois – des années de recherche après, ma quête n’a toujours pas abouti, plus je comprends, plus ce qu’il me reste à comprendre semble s’allonger.

J’avais donc proposé à Wang Qing quelques jours auparavant de lui poser des questions sur sa vie, pour partager son point de vue sur les choses avec des lecteurs français. Elle fut surprise, étonnée qu’on puisse s’intéresser à elle, mais accepta tout de même.

En ce mois de juillet, nous étions assise face à face dans mon salon clair. Wang Qing me raconta son histoire. Née dans une pauvre campagne à quelques heures de Shanghai, elle en part à 15 ans, car son père ne gagnait que l’équivalent de trois euros par mois pour nourrir ses cinq enfants. Elle me raconte « J’ai été employée par un restaurant pour faire la vaisselle. Je me levais à deux heures du matin, et me couchais à 23 heures. J’avais un salaire de 80 yuans, c’était beaucoup : le loyer ne faisait que 16 yuans ; on louait une grande pièce avec mon frère. Il n’y avait rien à l’intérieur, que deux matelas sur le sol… Après j’ai travaillé dans un restaurant dans la rue. Je me levais encore à deux heures du matin… ». Je serre les dents pour ne pas montrer mon émotion. Elle fait ensuite des ménages chez une voisine, puis dans une entreprise, puis pour des Occidentaux. Entre temps, elle rencontre son mari. De seize ans son aîné, déjà marié une fois. Elle sait que c’est un « second choix ». Mais au moins, il n’est pas violent me dit-elle. Ils ont une fille, qui faute de moyen et de temps est élevée pendant ses trois premières années à la campagne chez ses grands-parents. Le retour n’est pas facile. Sa fille aujourd’hui adolescente n’écoute pas ses parents, « qui ne l’ont pas élevée »… et ne vient vers eux que pour de l’argent.

Les larmes emplissent ses yeux quand Wang Qing se livre. Les mots manquent en retour, je ne peux que recevoir en silence son cadeau de sincérité.

Elle me parle aussi de son rêve : avoir une petite maison, tout simplement, pour moins travailler et s’y reposer.

Ses derniers mots me touchent plus que tout : Wang Qing me dit être malgré tout heureuse car, avec son travail de femme de ménage chez des Occidentaux, elle rencontre des gens différents…

Longtemps je pense à cette leçon de vie.

Lire l’interview originale de Wang Qing

Pour voyager plus loin :


Par Sébastien, le vendredi 20 décembre 2013

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